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A.D.A.

UNE NOUVELLE POUR TALES FROM THE LOOP

A.d.a.

Une nouvelle pour Tales From The Loop





À propos

A.D.A.

Temps de lecture : 6-8 minutes.

Auteur : Récits Polyédriques © 2026.

Crédit image : Ana Vien.

Cette nouvelle, destinée à enrichir l’univers étendu d'une campagne originale pour le jeu de rôle sur table Tales From The Loop, met en scène un personnage secondaire qui illustre à lui seul la figure suspendue entre l’innocence d’un adolescent passionné par les nombreux Mystères qui façonnent chaque recoin de son univers et l’ombre opaque d'intérêts étatiques qui le dépassent totalement ...

Les enfants sont meilleurs pour ce qui est de manquer mourir de peu et pour incorporer l'inexplicable à leur vie. Les enfants croient implicitement au monde invisible. Les miracles, bons ou nuisibles, méritent d'être pris en considération, certes, mais le monde ne s'en arrête pas pour autant de tourner. Une brusque manifestation de beauté ou d'épouvante, à dix ans, n'interdit pas un bon repas une heure plus tard (...) Avec les années, j’ai compris que ce n’était pas seulement le courage qui nous avait sauvés, mais cette part de nous qui acceptait encore de croire à l’impossible. Les adultes construisent des murs pour ne pas être effrayés par ce qu’ils ne comprennent pas, tandis que les enfants, eux, savent encore regarder dans l’obscurité pour y trouver une main tendue, une amitié suffisament forte pour affronter les ténèbres les plus anciennes.

 

Ben Hanscom

Ça, Stephen King, 1986

Les enfants sont meilleurs pour ce qui est de manquer mourir de peu et pour incorporer l'inexplicable à leur vie. Les enfants croient implicitement au monde invisible. Les miracles, bons ou nuisibles, méritent d'être pris en considération, certes, mais le monde ne s'en arrête pas pour autant de tourner. Une brusque manifestation de beauté ou d'épouvante, à dix ans, n'interdit pas un bon repas une heure plus tard (...) Avec les années, j’ai compris que ce n’était pas seulement le courage qui nous avait sauvés, mais cette part de nous qui acceptait encore de croire à l’impossible. Les adultes construisent des murs pour ne pas être effrayés par ce qu’ils ne comprennent pas, tandis que les enfants, eux, savent encore regarder dans l’obscurité pour y trouver une main tendue, une amitié suffisament forte pour affronter les ténèbres les plus anciennes.

 

Ben Hanscom

Ça, Stephen King, 1986

*

 

*           *

*

 

*         *

Chaque soir, de retour du lycée, il ne peut s'empêcher d'observer pendant de longues minutes ces regards anonymes, alignés avec soin devant une façade austère d'un blanc immaculé. Depuis qu'il a découvert cette photographie jaunie dans une brocanterie chic et vintage d’Old Town, il ne pense plus qu'à ce mystérieux endroit et ce conte que les adultes évoquent parfois avant de changer aussitôt de sujet. Lui qui passait jusque-là son temps libre sur les rives du lac Upper Unknown à épier les va-et-vient de chantiers forestiers dont les activités s'apparentent plus à des fouilles clandestines qu'à de banales coupes de bois, il est à présent obsédé par ces existences disparues et ces destins brisés.

 

Jamais il n'a douté de l’amour de George et Alicia, ses parents adoptifs, les seuls qu’il ait connus de sa vie ; ceux dont il recherche le sourire après une mauvaise journée, et dont la simple voix suffit à apaiser ses inquiétudes. Pourtant, bien que son cœur soit solidement ancré dans ce foyer chaleureux, ces visages empreints de tristesse et de résignation ont fait naître en lui une émotion singulière, ainsi qu'une foule d'interrogations : ont-ils trouvé une famille ? Sont-ils restés ensemble ? À moins qu’ils ne se soient dispersés, telles des feuilles emportées par le vent ?

 

Sans davantage d'explication, il est bientôt convaincu que ce fragment de passé n'est pas arrivé entre ses mains par hasard, et décide d'élucider ce nouveau Mystère. D’abord dans les vieux journaux de la bibliothèque municipale de Loon Village, puis auprès d'un ancien employé des archives du comté qui sent le tabac froid et la vieille laine mouillée. C’est ainsi qu’il découvre que l’institution - un orphelinat qui accueillait les laissés-pour-compte des scieries et des villages isolés du nord du Maine, se cache dans les bois de Widow's Hollow depuis la fin du XIXe siècle, et qu’elle a fermé ses portes en 1968. La version officielle suggère des raisons budgétaires, mais des rumeurs racontent autre chose, comme des enfants transférés sans destination, des registres incomplets, des noms effacés ... ainsi que cette curieuse fable, certainement inspirée du folklore local et de la mythologie des Indiens Passamaquoddys, à propos d’une "nourrice" qui hanterait les lieux pour réconforter les enfants trop accablés par les épreuves, sorte d’entité incarnée par des décennies de peur, de culpabilité et d’amertume.

 

S'il ne croit pas une seconde à cette histoire imaginée pour effrayer les plus téméraires, il sait pertinemment que nombre de récits de fiction recèlent en réalité une vérité plus générale, si bien qu’un après-midi d’automne, il enfourche son BMX et prend la direction de Widow's Hollow. Malgré une météo clémente et ensoleillée, la route goudronnée laisse peu à peu la place à des chemins creusés d'ornières toujours plus profondes et boueuses. Au bout du compte, même son vélo – pourtant robuste, refuse de continuer, et il n’a d’autre choix que de l’abandonner contre un tronc d’arbre avant de rejoindre un ancien layon, cicatrice discrète dans la végétation abondante. À mesure qu’il progresse, les pins et les bouleaux forment au-dessus de sa tête une voûte épaisse où la lumière s'effiloche en longues traînées grises, les ronces griffent son pantalon et les racines, traîtresses, cherchent à l'attraper. Plus il avance, littéralement enveloppé d’une odeur de sous-bois humide et d'humus en décomposition, plus le monde semble s'éloigner, comme si le sentier appartenait à une terre étrangère. Finalement, après une quarantaine de minutes d’effort, un escarpement abrupt et glissant apparaît, et il n’a d’autre choix que de s'aider de ses mains pour ne pas chuter, alors que des pierres roulent sous la semelle en caoutchouc de ses Superstar et dévalent le vide derrière lui. Parvenu en haut, il doit encore franchir une légère pente qui domine une clairière en contrebas, où le soleil pénètre à peine. Isolée au milieu de nulle part, la bâtisse rectangulaire est bien là qui dépérit, semblable à une ombre du passé.

 

Désaffectés depuis des années, les lieux portent les stigmates d'une lente décomposition. Le silence y est total, à peine troublé par le craquement d'une branche ou le sifflement du vent. Un ancien terre-plein de gravier étouffé par les ronces servait autrefois de parking, là où les visiteurs stationnaient leurs véhicules avant de franchir le seuil. À sa gauche, une chaussée à présent remplie de racines, d’herbes folles et autres fougères qui débordent des bas-côtés, permettait de rejoindre différents axes secondaires au nord-est de la petite bourgade de Loon Village, ainsi que l’unique route qui conduit à Old Town. Complètement obstruée, elle ressemble désormais à une impasse hostile et impraticable où la nature a repris ses droits. La peinture blanche des façades, par ailleurs colonisées par le lichen et la mousse, s’écaille et tombe par plaques. Les fenêtres condamnées du rez-de-chaussée rappellent des paupières closes, quand celles des deux étages supérieurs s’ouvrent sur une obscurité impénétrable. Au-dessus du perron pend une vieille cloche rouillée qui oscille lentement. Au loin, un groupe de corneilles d'Amérique s’envole brusquement en une nuée stridente et synchronisée spectaculaire. Nullement impressionné par le vacarme, que d'aucuns auraient certainement interprété comme un avertissement, il décide de continuer.

 

Ce faisant, il contourne le bâtiment décrépit et livré aux outrages des saisons et rejoint une ancienne aire de jeux : des balançoires couvertes de concrétions verdâtres, un toboggan éventré, un cheval à bascule figé dans une posture absurde, tous décolorés par le soleil et meurtris par la pluie. S'efforçant d’ignorer le malaise qui se dégage de cette mise en scène tragique, il poursuit son exploration et repère une fenêtre du réfectoire dont le carreau est brisé. Emporté par son obsession, le cœur battant, il agrippe le montant de bois et se faufile à travers l'étroite ouverture.

 

L'intérieur, vaste et glacial, est plus sombre qu'il ne l’avait imaginé. La torche électrique qu’il a pris soin d’emporter avec lui découpe un cône de lumière dans lequel s’agitent de minuscules particules en suspension. L'air sent le vieux bois, le désinfectant et un relent rance de carton mouillé et de vieille friture. Une rangée de tables dont le vernis est rongé par la moisissure s'étire sous un plafond écaillé, entourées de chaises en désordre, dont plusieurs gisent au sol. Sur les étagères métalliques qui tapissent le fond de la pièce, des dizaines de couverts et de plateaux en inox s'alignent encore, ensevelis sous les toiles d'araignées. Sans attendre, il rejoint le hall d’entrée contiguë, avec au centre un escalier imposant dont les boiseries, autrefois cirées, sont tapissées d'une épaisse couche de poussière. Un crucifix légèrement tordu est accroché au-dessus d’un panneau à clés métallique vide et de l’imposant comptoir de la réception recouvert d’une fine pellicule de salpêtre. Et tandis qu’il dirige sa lampe le long de la balustrade, la pénombre ne lui renvoie que la forme des barreaux projetée contre le mur délavé. Aucun courant d'air, aucune présence. Juste le vide immense d'un édifice laissé à l’abandon.

 

C’est alors qu’il entend un bruit sourd, quelque part au premier étage, immédiatement suivi par un second bruissement, comme un pas. Il sait qu'il doit fuir sur-le-champ, mais sa curiosité est la plus forte, et il monte lentement les marches usées et piquées par les insectes. Le palier donne sur de vastes chambres remplies de rangées de lits métalliques qui se succèdent de part et d'autre d'un unique couloir, de manière parfaitement symétrique. Certains sont toujours couverts de matelas éventrés, d'autres entièrement nus. Sur les murs ternes subsistent quantité de dessins d'enfants aux couleurs criardes ; des maisons, des soleils, des personnages rudimentaires représentés par des lignes géométriques.

 

Puis sa lampe s'arrête sur une feuille de papier accrochée près d'une porte. Au centre figure une forme humanoïde aux proportions étranges, voûtée et entourée d'enfants. Un froid soudain lui glace le sang à mesure qu’un flot de souvenirs le submerge : il connaît cet endroit, il y a vécu une partie de son enfance, triste prélude à sa rencontre salvatrice avec ses parents adoptifs. Et cette "nourrice" ... elle n’a rien d’une légende locale, c’est Ada (1), un prototype d’automate industriel reprogrammé pour pallier le manque de personnel (2). Mais à peine cherche-t-il à recouvrer ses esprits qu’une voix monocorde, à l’intonation féminine artificiellement douce, murmure derrière lui :

 

— Bonjour ...

 

Saisi d'effroi, il se retourne brusquement et découvre une silhouette humanoïde aux traits modelés pour évoquer la bienveillance rassurante d'une figure maternelle qui avance dans sa direction. Sa carrosserie en polymère médical blanc est partiellement oxydée, incrustée de crasse, de traînées d'huile hydraulique séchée et de larges rayures. Les restes d’une blouse en coton sont encore coincés dans les jointures de son châssis blindé, et deux petits points lumineux, pâles et bleutés, le fixent avec attention.

 

La voix reprend, dans un bégaiement saccadé qui trahit l'usure du temps :

 

— Bonjour Teddy ... Vous ne dev-devriez pas être ici, la direction est très stricte à propos des in-intrusions. Mer-merci de bien vouloir pa-patienter dans le calme. L'é-équipe d'encadrement a été pré-prévenue de votre vi-visite et va ... va vous prendre en charge.

 

Un instant plus tard, il se précipite dans l’escalier sans se retourner et s’appuie sur une marche dont le bois, noirci par une fuite pernicieuse et gorgé d'eau, cède aussitôt sous son poids dans un craquement sinistre. D’un geste désespéré, il tente de se rattraper à un balustre vermoulu de la rampe, mais ce dernier se brise sous la pression, l’emportant dans sa ruine. En résulte un hurlement terrifié et le fracas du garde-corps tout entier qui s'effondre, puis plus rien ... La lampe de poche descend encore quelques marches avant de s’immobiliser, le faisceau vacillant tourné vers le hall d’entrée désert, et de s’éteindre tout à fait. Une légère odeur de terre détrempée envahit les lieux, cependant qu’Ada s’approche pour scruter avec une patience infinie la dalle de ciment brute du sous-sol et la dépouille inerte de l’adolescent, prise au piège dans un enchevêtrement de débris et de toiles d’araignée. Diverses lignes de code tournent en boucle au cœur de ses circuits analogiques rudimentaires et partiellement corrodés par l’humidité, incapables d’interpréter cette soudaine absence de mouvement, cette anomalie dysfonctionnelle. De nouveau seul dans le noir, le silence et l'oubli, ses matrices de plomb presque exsangues après des années de service ininterrompu, l'androïde finit par basculer en mode d’économie d'urgence, son regard électrique laissant doucement la place à deux petites billes endormies, ternes et glacées.

 

S'ensuivent plusieurs heures de léthargie avant que le grésillement d’un appareil de communication portatif ne résonne et que les dispositifs d'éclairage tactique d'un petit groupe en tenue paramilitaire fendent l’obscurité. Leurs visages sont dissimulés par des masques à oxygène et d'imposantes lunettes de vision nocturne dont les tubes cathodiques projettent un reflet phosphorescent sur leurs visières. De lourdes batteries dorsales en acier texturé alimentent leurs équipements via des câbles annelés qui serpentent le long de leurs combinaisons étanches. L’un d’entre eux s’avance prudemment vers la cage d’escalier, sans se douter de la scène macabre qui l’attend quelques mètres plus bas.

 

—  Aurora, vous me recevez ? Nous sommes sur zone et je confirme : le suspect a bien forcé l'accès en passant par une fenêtre du rez-de-chaussée, et la sentinelle est effectivement en veille profonde. Par contre, attendez ... Je crois que nous avons un incident de catégorie quatre ici. Je répète : possible incident de catégorie quatre au sous-sol. L’intrus est inconscient et j’ignore s’il respire encore. Je procède immédiatement à un scan d'identité biométrique et vous transmets les résultats.

 

La radio crépite un moment, jusqu'à ce qu’une synthèse vocale aux inflexions étonnamment chaleureuses réponde :

 

— Voici vos consignes : abandonnez la poursuite de la cible et procédez à la remise en service de l'unité de surveillance. Votre télénotification est requise pour annuler les alertes d'anomalies et rétablir la liaison avec le réseau. Interdiction absolue de toucher au sujet organique. Une équipe médicale est en route pour superviser son rapatriement. Une fois cette dernière sur place, vous quitterez le périmètre sans délai. Veuillez confirmer.

 

— Bien reçu, Aurora. Nous débutons le protocole de redémarrage et attendons l'arrivée de l'équipe médicale pour évacuer. Terminé.

Chaque soir, de retour du lycée, il ne peut s'empêcher d'observer pendant de longues minutes ces regards anonymes, alignés avec soin devant une façade austère d'un blanc immaculé. Depuis qu'il a découvert cette photographie jaunie dans une brocanterie chic et vintage d’Old Town, il ne pense plus qu'à ce mystérieux endroit et ce conte que les adultes évoquent parfois avant de changer aussitôt de sujet. Lui qui passait jusque-là son temps libre sur les rives du lac Upper Unknown à épier les va-et-vient de chantiers forestiers dont les activités s'apparentent plus à des fouilles clandestines qu'à de banales coupes de bois, il est à présent obsédé par ces existences disparues et ces destins brisés.

 

Jamais il n'a douté de l’amour de George et Alicia, ses parents adoptifs, les seuls qu’il ait connus de sa vie ; ceux dont il recherche le sourire après une mauvaise journée, et dont la simple voix suffit à apaiser ses inquiétudes. Pourtant, bien que son cœur soit solidement ancré dans ce foyer chaleureux, ces visages empreints de tristesse et de résignation ont fait naître en lui une émotion singulière, ainsi qu'une foule d'interrogations : ont-ils trouvé une famille ? Sont-ils restés ensemble ? À moins qu’ils ne se soient dispersés, telles des feuilles emportées par le vent ?

 

Sans davantage d'explication, il est bientôt convaincu que ce fragment de passé n'est pas arrivé entre ses mains par hasard, et décide d'élucider ce nouveau Mystère. D’abord dans les vieux journaux de la bibliothèque municipale de Loon Village, puis auprès d'un ancien employé des archives du comté qui sent le tabac froid et la vieille laine mouillée. C’est ainsi qu’il découvre que l’institution - un orphelinat qui accueillait les laissés-pour-compte des scieries et des villages isolés du nord du Maine, se cache dans les bois de Widow's Hollow depuis la fin du XIXe siècle, et qu’elle a fermé ses portes en 1968. La version officielle suggère des raisons budgétaires, mais des rumeurs racontent autre chose, comme des enfants transférés sans destination, des registres incomplets, des noms effacés ... ainsi que cette curieuse fable, certainement inspirée du folklore local et de la mythologie des Indiens Passamaquoddys, à propos d’une "nourrice" qui hanterait les lieux pour réconforter les enfants trop accablés par les épreuves, sorte d’entité incarnée par des décennies de peur, de culpabilité et d’amertume.

 

S'il ne croit pas une seconde à cette histoire imaginée pour effrayer les plus téméraires, il sait pertinemment que nombre de récits de fiction recèlent en réalité une vérité plus générale, si bien qu’un après-midi d’automne, il enfourche son BMX et prend la direction de Widow's Hollow. Malgré une météo clémente et ensoleillée, la route goudronnée laisse peu à peu la place à des chemins creusés d'ornières toujours plus profondes et boueuses. Au bout du compte, même son vélo – pourtant robuste, refuse de continuer, et il n’a d’autre choix que de l’abandonner contre un tronc d’arbre avant de rejoindre un ancien layon, cicatrice discrète dans la végétation abondante. À mesure qu’il progresse, les pins et les bouleaux forment au-dessus de sa tête une voûte épaisse où la lumière s'effiloche en longues traînées grises, les ronces griffent son pantalon et les racines, traîtresses, cherchent à l'attraper. Plus il avance, littéralement enveloppé d’une odeur de sous-bois humide et d'humus en décomposition, plus le monde semble s'éloigner, comme si le sentier appartenait à une terre étrangère. Finalement, après une quarantaine de minutes d’effort, un escarpement abrupt et glissant apparaît, et il n’a d’autre choix que de s'aider de ses mains pour ne pas chuter, alors que des pierres roulent sous la semelle en caoutchouc de ses Superstar et dévalent le vide derrière lui. Parvenu en haut, il doit encore franchir une légère pente qui domine une clairière en contrebas, où le soleil pénètre à peine. Isolée au milieu de nulle part, la bâtisse rectangulaire est bien là qui dépérit, semblable à une ombre du passé.

 

Désaffectés depuis des années, les lieux portent les stigmates d'une lente décomposition. Le silence y est total, à peine troublé par le craquement d'une branche ou le sifflement du vent. Un ancien terre-plein de gravier étouffé par les ronces servait autrefois de parking, là où les visiteurs stationnaient leurs véhicules avant de franchir le seuil. À sa gauche, une chaussée à présent remplie de racines, d’herbes folles et autres fougères qui débordent des bas-côtés, permettait de rejoindre différents axes secondaires au nord-est de la petite bourgade de Loon Village, ainsi que l’unique route qui conduit à Old Town. Complètement obstruée, elle ressemble désormais à une impasse hostile et impraticable où la nature a repris ses droits. La peinture blanche des façades, par ailleurs colonisées par le lichen et la mousse, s’écaille et tombe par plaques. Les fenêtres condamnées du rez-de-chaussée rappellent des paupières closes, quand celles des deux étages supérieurs s’ouvrent sur une obscurité impénétrable. Au-dessus du perron pend une vieille cloche rouillée qui oscille lentement. Au loin, un groupe de corneilles d'Amérique s’envole brusquement en une nuée stridente et synchronisée spectaculaire. Nullement impressionné par le vacarme, que d'aucuns auraient certainement interprété comme un avertissement, il décide de continuer.

 

Ce faisant, il contourne le bâtiment décrépit et livré aux outrages des saisons et rejoint une ancienne aire de jeux : des balançoires couvertes de concrétions verdâtres, un toboggan éventré, un cheval à bascule figé dans une posture absurde, tous décolorés par le soleil et meurtris par la pluie. S'efforçant d’ignorer le malaise qui se dégage de cette mise en scène tragique, il poursuit son exploration et repère une fenêtre du réfectoire dont le carreau est brisé. Emporté par son obsession, le cœur battant, il agrippe le montant de bois et se faufile à travers l'étroite ouverture.

 

L'intérieur, vaste et glacial, est plus sombre qu'il ne l’avait imaginé. La torche électrique qu’il a pris soin d’emporter avec lui découpe un cône de lumière dans lequel s’agitent de minuscules particules en suspension. L'air sent le vieux bois, le désinfectant et un relent rance de carton mouillé et de vieille friture. Une rangée de tables dont le vernis est rongé par la moisissure s'étire sous un plafond écaillé, entourées de chaises en désordre, dont plusieurs gisent au sol. Sur les étagères métalliques qui tapissent le fond de la pièce, des dizaines de couverts et de plateaux en inox s'alignent encore, ensevelis sous les toiles d'araignées. Sans attendre, il rejoint le hall d’entrée contiguë, avec au centre un escalier imposant dont les boiseries, autrefois cirées, sont tapissées d'une épaisse couche de poussière. Un crucifix légèrement tordu est accroché au-dessus d’un panneau à clés métallique vide et de l’imposant comptoir de la réception recouvert d’une fine pellicule de salpêtre. Et tandis qu’il dirige sa lampe le long de la balustrade, la pénombre ne lui renvoie que la forme des barreaux projetée contre le mur délavé. Aucun courant d'air, aucune présence. Juste le vide immense d'un édifice laissé à l’abandon.

 

C’est alors qu’il entend un bruit sourd, quelque part au premier étage, immédiatement suivi par un second bruissement, comme un pas. Il sait qu'il doit fuir sur-le-champ, mais sa curiosité est la plus forte, et il monte lentement les marches usées et piquées par les insectes. Le palier donne sur de vastes chambres remplies de rangées de lits métalliques qui se succèdent de part et d'autre d'un unique couloir, de manière parfaitement symétrique. Certains sont toujours couverts de matelas éventrés, d'autres entièrement nus. Sur les murs ternes subsistent quantité de dessins d'enfants aux couleurs criardes ; des maisons, des soleils, des personnages rudimentaires représentés par des lignes géométriques.

 

Puis sa lampe s'arrête sur une feuille de papier accrochée près d'une porte. Au centre figure une forme humanoïde aux proportions étranges, voûtée et entourée d'enfants. Un froid soudain lui glace le sang à mesure qu’un flot de souvenirs le submerge : il connaît cet endroit, il y a vécu une partie de son enfance, triste prélude à sa rencontre salvatrice avec ses parents adoptifs. Et cette "nourrice" ... elle n’a rien d’une légende locale, c’est Ada (1), un prototype d’automate industriel reprogrammé pour pallier le manque de personnel (2). Mais à peine cherche-t-il à recouvrer ses esprits qu’une voix monocorde, à l’intonation féminine artificiellement douce, murmure derrière lui :

 

— Bonjour ...

 

Saisi d'effroi, il se retourne brusquement et découvre une silhouette humanoïde aux traits modelés pour évoquer la bienveillance rassurante d'une figure maternelle qui avance dans sa direction. Sa carrosserie en polymère médical blanc est partiellement oxydée, incrustée de crasse, de traînées d'huile hydraulique séchée et de larges rayures. Les restes d’une blouse en coton sont encore coincés dans les jointures de son châssis blindé, et deux petits points lumineux, pâles et bleutés, le fixent avec attention.

 

La voix reprend, dans un bégaiement saccadé qui trahit l'usure du temps :

 

— Bonjour Teddy ... Vous ne dev-devriez pas être ici, la direction est très stricte à propos des in-intrusions. Mer-merci de bien vouloir pa-patienter dans le calme. L'é-équipe d'encadrement a été pré-prévenue de votre vi-visite et va ... va vous prendre en charge.

 

Un instant plus tard, il se précipite dans l’escalier sans se retourner et s’appuie sur une marche dont le bois, noirci par une fuite pernicieuse et gorgé d'eau, cède aussitôt sous son poids dans un craquement sinistre. D’un geste désespéré, il tente de se rattraper à un balustre vermoulu de la rampe, mais ce dernier se brise sous la pression, l’emportant dans sa ruine. En résulte un hurlement terrifié et le fracas du garde-corps tout entier qui s'effondre, puis plus rien ... La lampe de poche descend encore quelques marches avant de s’immobiliser, le faisceau vacillant tourné vers le hall d’entrée désert, et de s’éteindre tout à fait. Une légère odeur de terre détrempée envahit les lieux, cependant qu’Ada s’approche pour scruter avec une patience infinie la dalle de ciment brute du sous-sol et la dépouille inerte de l’adolescent, prise au piège dans un enchevêtrement de débris et de toiles d’araignée. Diverses lignes de code tournent en boucle au cœur de ses circuits analogiques rudimentaires et partiellement corrodés par l’humidité, incapables d’interpréter cette soudaine absence de mouvement, cette anomalie dysfonctionnelle. De nouveau seul dans le noir, le silence et l'oubli, ses matrices de plomb presque exsangues après des années de service ininterrompu, l'androïde finit par basculer en mode d’économie d'urgence, son regard électrique laissant doucement la place à deux petites billes endormies, ternes et glacées.

 

S'ensuivent plusieurs heures de léthargie avant que le grésillement d’un appareil de communication portatif ne résonne et que les dispositifs d'éclairage tactique d'un petit groupe en tenue paramilitaire fendent l’obscurité. Leurs visages sont dissimulés par des masques à oxygène et d'imposantes lunettes de vision nocturne dont les tubes cathodiques projettent un reflet phosphorescent sur leurs visières. De lourdes batteries dorsales en acier texturé alimentent leurs équipements via des câbles annelés qui serpentent le long de leurs combinaisons étanches. L’un d’entre eux s’avance prudemment vers la cage d’escalier, sans se douter de la scène macabre qui l’attend quelques mètres plus bas.

 

—  Aurora, vous me recevez ? Nous sommes sur zone et je confirme : le suspect a bien forcé l'accès en passant par une fenêtre du rez-de-chaussée, et la sentinelle est effectivement en veille profonde. Par contre, attendez ... Je crois que nous avons un incident de catégorie quatre ici. Je répète : possible incident de catégorie quatre au sous-sol. L’intrus est inconscient et j’ignore s’il respire encore. Je procède immédiatement à un scan d'identité biométrique et vous transmets les résultats.

 

La radio crépite un moment, jusqu'à ce qu’une synthèse vocale aux inflexions étonnamment chaleureuses réponde :

 

— Voici vos consignes : abandonnez la poursuite de la cible et procédez à la remise en service de l'unité de surveillance. Votre télénotification est requise pour annuler les alertes d'anomalies et rétablir la liaison avec le réseau. Interdiction absolue de toucher au sujet organique. Une équipe médicale est en route pour superviser son rapatriement. Une fois cette dernière sur place, vous quitterez le périmètre sans délai. Veuillez confirmer.

 

— Bien reçu, Aurora. Nous débutons le protocole de redémarrage et attendons l'arrivée de l'équipe médicale pour évacuer. Terminé.

1. Le prénom Ada est un clin d'œil à Ada Lovelace, mathématicienne britannique du XIXe siècle qui a conçu le premier algorithme destiné à la machine analytique de Charles Babbage, devenant des années plus tard une figure emblématique de la littérature de science-fiction et du mouvement steampunk.

 

2. A.D.A. : Automated Delivery Assistant, ou Assistant de Livraison Automatisé.

1. Le prénom Ada est un clin d'œil à Ada Lovelace, mathématicienne britannique du XIXe siècle qui a conçu le premier algorithme destiné à la machine analytique de Charles Babbage, devenant des années plus tard une figure emblématique de la littérature de science-fiction et du mouvement steampunk.

 

2. A.D.A. : Automated Delivery Assistant, ou Assistant de Livraison Automatisé.

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Les Lumières Mortes

 

À l'été 1983, au cœur des forêts reculées du Maine, la petite communauté de Loon Village semble figée dans une tranquillité familière, bercée par les échos lointains d’une guerre froide qu'il est préférable de taire plutôt que d'expliquer. Pourtant, derrière cette routine rassurante, quelque chose a progressivement changé, au point que la réalité elle-même paraît vaciller. Et tandis que les autorités minimisent les faits et que les adultes détournent le regard, certains Enfants commencent à s’aventurer là où personne ne les écoute, conscients que tapie dans l’ombre, une intelligence froide observe et apprend en silence, et qu'ils ne pourront bientôt plus compter que sur eux-mêmes s'ils souhaitent en percer tous les Mystères ...

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Les Lumières Mortes

 

À l'été 1983, au cœur des forêts reculées du Maine, la petite communauté de Loon Village semble figée dans une tranquillité familière, bercée par les échos lointains d’une guerre froide qu'il est préférable de taire plutôt que d'expliquer. Pourtant, derrière cette routine rassurante, quelque chose a progressivement changé, au point que la réalité elle-même paraît vaciller. Et tandis que les autorités minimisent les faits et que les adultes détournent le regard, certains Enfants commencent à s’aventurer là où personne ne les écoute, conscients que tapie dans l’ombre, une intelligence froide observe et apprend en silence, et qu'ils ne pourront bientôt plus compter que sur eux-mêmes s'ils souhaitent en percer tous les Mystères ...

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Les Lumières Mortes

À l'été 1983, au cœur des forêts reculées du Maine, la petite communauté de Loon Village semble figée dans une tranquillité familière, bercée par les échos lointains d’une guerre froide qu'il est préférable de taire plutôt que d'expliquer. Pourtant, derrière cette routine rassurante, quelque chose a progressivement changé, au point que la réalité elle-même paraît vaciller. Et tandis que les autorités minimisent les faits et que les adultes détournent le regard, certains Enfants commencent à s’aventurer là où personne ne les écoute, conscients que tapie dans l’ombre, une intelligence froide observe et apprend en silence, et qu'ils ne pourront bientôt plus compter que sur eux-mêmes s'ils souhaitent en percer tous les Mystères ...

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