AVENIRS MONSTRUEUX
UNE NOUVELLE POUR CYBERPUNK RED
Temps de lecture : 18-20 minutes.
Auteur : Thierry Joubert © 2026.
Crédit image : Tony Skeor.
La présente nouvelle évoque, entre rêves brisés et cynisme affiché, les thèmes de l'identité, de la dépendance et de la survie dans l'univers de Night City à l’Ère du Rouge, mégalopole rongée par la corruption, la violence et les excès technologiques.
Tu sais, t’as le choix - on a toujours le choix, entre être infiniment doué, ou finir sur le carreau. Mais plus t’es augmenté, plus tu améliores l’enveloppe de chair qui t’emprisonne depuis ta naissance, et meilleur tu deviens. Ça signifie moins de chance de finir du côté mortel de l’équation ... Quoi ? C'est ça que tu cherches ? Okay, mais je vais devoir appliquer le tarif "spécial", j'en aurais bien besoin pour me laver les yeux à la javel après coup.
João "Torch" Barbosa Alves
Cyberpunk 2077, CD Projekt RED, 2020
Tu sais, t’as le choix - on a toujours le choix, entre être infiniment doué, ou finir sur le carreau. Mais plus t’es augmenté, plus tu améliores l’enveloppe de chair qui t’emprisonne depuis ta naissance, et meilleur tu deviens. Ça signifie moins de chance de finir du côté mortel de l’équation ... Quoi ? C'est ça que tu cherches ? Okay, mais je vais devoir appliquer le tarif "spécial", j'en aurais bien besoin pour me laver les yeux à la javel après coup.
João "Torch" Barbosa Alves
Cyberpunk 2077, CD Projekt RED, 2020
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2045 ...
Nicole se précipita chez elle, abandonnant son vélo dans l’étroit vestibule. Elle fouilla frénétiquement chaque recoin du petit studio à la recherche d’une dose oubliée. Rien dans le salon, rien sous les ignobles magazines de Luc. Rien non plus dans la minuscule salle de bain. Un frisson d’angoisse la traversa tandis que de la sueur perlait sur son front. Malheureusement, le temps lui manquait. Désemparée, la jeune femme quitta son uniforme de livreuse et se doucha rapidement avant de se vêtir du complet anthracite des étudiants de l’université d’Arasaka. Et alors que son repas réchauffait au micro-ondes, elle sonda la penderie dans l’espoir de mettre la main sur quelques billets dans les poches des joggings de Luc, mais hormis deux ampoules de "power-bar", elle ne trouva rien. Le manque la mordait aux tripes et une nouvelle vague de panique monta en elle. En proie au désespoir, elle embrasa une cigarette parfum pizza, cherchant dans la nicotine de quoi se calmer. La première bouffée la relaxa suffisamment pour qu’elle puisse réorganiser ses idées, retraçant mentalement le parcours qu’elle avait emprunté depuis son travail. Elle ne comprenait toujours pas comment avait-elle pu le perdre ; peut-être avait-elle croisé le chemin un pickpocket ? Ses ongles tambourinaient sur la table, trahissant son angoisse. Luc entra enfin, jetant son sac de sport au pied du vélo.
— Oh ! T’es encore là, choom ?
— On m’a volé mon portefeuille !
— Merde. Mais toi, ça va ? T’es pas blessée ?
— Non, répondit-elle, énervée par cette attention futile, elle qui aurait sans doute préféré une belle plaie plutôt qu’être dans cet état. Du coup, j'ai pas ma came pour ce soir ! L’Hawaïen a refusé de me faire crédit. Ah, pour reluquer mon cul ou me draguer, il se gêne pas, c’est gratis, mais quand je lui demande un service, nada ! Quel connard. À cause de lui, je vais me faire virer.
Pour apaiser ses nerfs, elle inspira longuement une nouvelle bouffée de sa cigarette et savoura le réconfort de la nicotine synthétique. Néanmoins, la perspective d’arriver en cours en état de manque continuait de la terroriser. Elle risquait ni plus ni moins que le renvoi définitif. Il lui fallait ses doses.
— Je vais lui cramer la cervelle, s’emporta-t-elle à court d’idées. Et il va accepter de me faire crédit, tu vas voir ! Joignant le geste à la parole, elle ouvrit sa sacoche de livreuse et saisit un automatique en plastique polymère de mauvaise qualité qu’elle avait acheté quelques mois plus tôt dans un Oasis.
— Du calme, princesse. Déconne pas avec ce truc et reste ici, tu veux bien.
Il saisit délicatement le canon du pistolet tout en faisant barrage de son corps. Elle céda et accepta de se rassoir à contrecœur.
— Il doit bien y avoir une dose qui traîne quelque part ? réfléchit Luc à haute voix.
— Non, il n’y a rien. J’ai déjà retourné tout l’appartement, dit-elle abattue.
— Tu ne pourrais pas t’en passer un jour ou deux ?
Nicole éclata d’un rire caustique.
— J’ai un partiel dans deux jours. Je ne peux pas me permettre de sécher les cours.
— Ben, vas-y alors.
— Putain, mais t’es con ou quoi ?! Regarde, mes mains tremblent déjà. Si j’y vais comme ça, c’est l’exclusion d’office !
Il lui saisit la main avec tendresse pour interrompre les tremblements. La vision de sa petite amie détruite par toutes ces substances chimiques le hantait, et son cœur se serra d’impuissance.
— Ces saloperies sont en train de te tuer Nic’. Tu flirtes avec la limite …
— Oui, je sais, on en a déjà parlé. Me fait pas chier avec ça. Arasaka exige le meilleur de nous et sans cette merde, je n’ai aucune chance de réussir le concours.
Avec un sentiment coupable, il fouilla une de ses poches avant d’en tirer quelques billets.
— Tiens, voilà 50 EDdies. Tu pourras …
Elle les lui arracha des mains et se rua à la rencontre de son dealer hawaïen.
Pendant son absence, le jeune hispanique se doucha. Au milieu de croix catholiques et de figures vaudou, une immense tête de loup au regard torve lui couvrait les pectoraux. Ses tatouages le remplissaient de fierté, comblant un vide qu’il ne pouvait expliquer. Tous ces signes et symboles constituaient une seconde peau, une armure faite d’accessoires indispensables pour gommer les erreurs du passé et sculpter son avenir. Lorsqu’elle revint, elle le trouva le nez enfoui dans ses magazines de biosculptures.
— C’est bon ?
— Oui … Excuse-moi, j’ai paniqué, je suis partie sans te remercier.
Elle l’embrassa avec passion.
— Pas de souci.
— Ce diplôme est tellement important pour moi que je suis capable de tuer tous ceux qui pourraient me faire obstacle.
— T’y vas pas un peu fort, là ? Faudrait calmer le jeu, tu crois pas ?
— Mais non pas d’inquiétude, je maîtrise. Si je m’étais pas fait tirer mon portefeuille, il n’y aurait pas eu de problème. C’est juste une histoire de malchance. Ça m’a énervée. N’en parlons plus. Tu as gagné ton combat ?
— Oui. Mais, après les frais médicaux, il ne me reste pas grand-chose de la prime.
— Ces charognards de medtech. À chaque fois, ils te pompent tous tes gains.
— Que veux-tu ? Sans sponsor, pas de prise en charge médicale. Mais, ça va peut-être changer.
— Ah ? Elle s’assit sur ses genoux et ausculta les contusions sur son visage.
— J’ai été approché par un type, un agent.
— Wahouu, c’est super ça ! Un agent ? Il est sérieux ?
— Oui. Il cherche de nouveaux talents. Il trouve que j’ai du style quand je combats et il voit du potentiel en moi.
— Normal ! Quand tu rentres sur le ring, ton loup lumineux attire tous les regards, et les spectateurs n’ont d’yeux que pour "El Lupo" !
Il fit une moue d’approbation, avant d’enchainer.
— Par contre en tant que pro, il pense que mon personnage n’est pas assez abouti. Il trouve que c’est trop soft, que mes tatouages sont dépassés. Pour lui, il faut de la nouveauté, plus d’originalité, plus de sensationnels, si on veut capter le public. Du coup, je lui ai parlé de "Lucian".
— Oh non, encore ton idée de merde !
Elle se redressa brusquement entournant la tête en signe de dégoût.
— Cette fois, c’est différent. C’est un pro, et il trouve mon idée géniale. Si je passe le pas, il me prend sous son aile. Il peut même m’avoir un ticket pour le Zoo. Là, maintenant. Tu imagines ? Il faut des mois normalement. Après l’opération, il m’a promis de m’inscrire à trois tournois et de me présenter à des sponsors.
N’en pouvant plus, il lui mit sous le nez un magazine ouvert à la page où un homme était transformé en loup. Sous un article à propos de "femme-chats", elle pouvait lire "Forme LUPA, le Bio exotique le plus personnalisable de Biotechnica". Le sujet conservait une silhouette humaine, mais une partie de ses cellules, génétiquement modifiées, conféraient à sa peau la texture d’une fourrure sombre, tandis qu’un museau rallongeait son visage remodelé. Pour plus de style, plusieurs options étaient proposées : couleur des poils, une queue, des cyberyeux, une mâchoire hydraulique, des canines en carboverre et des griffes en acier chirurgical … Des étoiles luisaient dans les yeux de Luc. La forme lupa incarnait la partie de son être qui lui manquait pour être enfin complet, et que ses tatouages n’étaient pas parvenus à combler. C’était comme si sa réelle identité se révélait à travers ces quelques lignes et ces photos glacées. Depuis des mois, il rêvait de cette transformation, le soir, dans son lit. Son désir était si fort qu’il avait déjà imaginé son nouveau nom sous cette forme : Lucian.
— Avec ça, c’est la gloire assurée mon ange ! On va ramasser des EDdies par milliers ! C’est une méga opportunité.
— Une méga opportunité ? En devenant un monstre ? Putain, mais tu veux vraiment vivre dans la peau d’un chien ? Je te l’ai déjà dit, rien que de m’imaginer embrasser un museau avec des poils partout, j’en ai des hauts le cœur. C’est hors de question !
— C’est pas un chien, bordel, c’est un loup ! C’est un prédateur. Un animal libre et protecteur.
— Un chien, un loup, je n'en ai rien à carrer, c’est pareil pour moi ! On parle de toi transformé en une merde hybride. T’as pas besoin de ça pour réussir.
— C’est juste un costume, comme pour toi et ton uniforme de corporatiste.
— Tu délires complètement ! Ça n’a rien à voir. Toi, les sculpteurs de Biotechnica vont te désassembler façon puzzle avant de t’injecter des cocktails de médocs et de modifier ton code génétique. T'appelles ça un costume ?!
— C’est vrai, c'est impressionnant, mais regarde le résultat. Ça en jette quand même. Et puis c’est le prix pour percer. Si ça marche, je pourrais te payer des drogues personnalisées. T’auras plus à prendre ces merdes, à travailler à côté de tes études. T’auras tout ton temps pour réviser tes cours. Bref, ton examen, c’est dans la poche.
— Mais à quel prix ? Tu seras défiguré pour toujours. Et c’est sans parler du fait que tu peux péter un câble à tout moment, comme un cyberspycho ! Tiens, pas plus tard qu’hier, ils ont montré sur Net54 un exo-ours abattu par la Maxtac après avoir massacré tous les passagers d’un bus. Tu crois vraiment que c’est le même costume que le mien ? Si tu venais à me toucher, je te promets, c’est pas la Maxtac qui t’explosera ta gueule de cleps … Dis non à ton agent, c’est de la folie !
La jeune femme entra dans une rage folle, répétant qu’elle ne vivrait jamais avec un monstre et lui arracha des mains le magazine qui s’écrasa contre la fenêtre. La pluie grasse coulait en reflets arc-en-ciel sur la vitre blindée, transformant Night City en une aquarelle floue où les néons crachotaient des couleurs acides. Indifférent à ces vociférations, il ramassa le magazine, lissa les pages froissées, et rêvassa sur l’homme-loup, la bête sauvage future championne des arènes de Night-City. C’est alors que son agent se mis à vibrer :
— T’es dispo ? Je t’ai trouvé une arène pour ce soir. Je veux te revoir à l’œuvre.
— Tu tombes bien. J’ai besoin de me défouler ... et d’EDdies aussi !
— J’aime quand mon futur champion parle comme ça ! Je passe te prendre dans 15 minutes.
Pendant que Luc avalait un synthécoke accompagné d’un grand verre de soda-taurine aussi acide qu’infâme, elle s’injecta une dose de dope et prépara son sac de cours. Ils se séparèrent sans s’adresser la parole, l’esprit chargé d"amertume.
Il rentra tard dans la nuit. Il avait remporté trois combats, mais avait perdu la finale. Au pied du lit où elle dormait déjà, le visage apaisé, il observa en silence sa bien-aimée. La voir se détruire à petit feu lui était devenu insoutenable. À ce rythme, elle deviendrait une junkie avant d’obtenir son diplôme, et lui un punching-ball anonyme. Cet avenir lui était d’autant plus douloureux qu’une solution existait : Lucian. Lui, vainqueur et riche, et Nicole, en bonne santé à la tête d’une section d’Arasaka. Il fallait foncer, tout risquer et faire sauter la banque ! C’était ça Night City. En se couchant, il l’enlaça tendrement, se jurant, malgré ses réticences, de la porter jusqu’au bout de son rêve. Son plan était parfait, il ne restait plus qu’un détail à régler, à savoir trouver suffisamment d’argent pour financer l’opération.
Le matin suivant, elle était déjà partie faire ses livraisons quand le jeune homme émergea. Les muscles encore endoloris, il comatait face à ses croquettes saveur myrtilles. Devant lui, le portable de Nicole. Elle l’avait encore oublié. Autant ses drogues l’aidaient pour étudier, autant ces absences se multipliaient à mesure que les mois passaient. Il s’empressa de s’habiller pour le lui apporter, mais au seuil du studio, il s’arrêta, frappée par une honteuse tentation. Son doigt déverrouilla l’écran d’accueil, fouilla les applications, ouvrit celle de la banque, saisit le code secret. Comme d’habitude, elle avait utilisé pour combinaison la date de leur premier rendez-vous. Sous ses yeux apparut l’épargne de sa bien-aimée : 2 712 EDdies. Au-dessus, un bouton intitulé "virement" l’hypnotisa. Il retourna s’asseoir tandis que sa main fouillait avec fébrilité sa tignasse. Il hésitait. Pour se rassurer et bien peser ce qu’il s’apprêtait à faire, il ouvrit le magazine de bio sculpture, relu les explications du forfait "Forme LUPA", jaugea une nouvelle fois les améliorations cybernétiques et leur impact pour ses combats et les bénéfices que son couple gagnerait. Une nouvelle fois, le miroir de la micro salle de bain, lui donnait une vision d’un meilleur avenir. Il s’imagina transformé, amélioré, augmenté. Plus grand, plus fort, plus résistant. Une fourrure épaisse, un regard perçant, des crocs carbone, des griffes aussi coupantes qu’un scalpel. Une véritable machine à tuer, une puissance sauvage de la nature. C’était le combattant ultime. C’était lui. Ses tripes réclamaient leur légitime enveloppe extérieure. Tout cela résonnait dans son esprit comme une évidence. Il ne restait qu’un seul obstacle, les 2 500 EDdies nécessaires à l’opération. Dans sa main, il les avait. Ou plutôt, Nicole les avait sur son compte. Il avait beau tenter de se convaincre, il était hors de question de rater une chance pareille. Un ticket pour le Zoo, ça ne se refuse pas. Et puis elle finirait par comprendre. Après tout, c’était pas du vol, mais un simple emprunt … Une notification l’arracha à ses pensées. Le relevé de notes de Nicole. Les résultats n’avaient cessé de chuter depuis le début de l’année, à tel point que le centre d’études l’invitait à passer un examen de rattrapage pour valider son semestre. Bien entendu, l’inscription n’était pas gratuite : 1 000 EDdies ! Un sentiment d’injustice gronda en lui. Malgré tous les efforts et les privations, il fallait en faire encore plus. Plus de livraisons et de combats, plus de drogues pour tenir. Il savait qu’elle ne survivrait pas à toute cette pression. D’un coup de poing rageur, il défonça le mur en plâtre. Pas question pour lui de rester spectateur plus longtemps. Un instant plus tard, il appelait son agent, le magazine en travers les jambes.
— C’est bon ! Elle est d’accord. J’ai l’argent.
— Fantastique. J’en étais sûr. Fais-moi le transfert maintenant, et fais tes valises, on part tout à l’heure.
— Déjà ?
— Quand je détecte un futur champion, je ne perds pas de temps moi. Le métro de la vie fonce à toute allure, petit. Soit, tu restes en station à regarder le métro passer, soit tu sautes dans le métro. Alors, champion, tu fais quoi ?
— Je saute !
— Ah, ça, ce sont les paroles d’un champion. Ne regarde pas derrière, regarde devant.
— Voilà, c'est fait.
— Rajoute 200 pour les faux frais.
— Quoi ? Comment ça ?!
— Tu crois que je ne suis pas obligé de graisser la patte de quelqu’un pour t’avoir une place au Zoo. Sinon, tu peux laisser ton ticket d’entrée, un autre en profitera. Saches juste que pour le moment, le prochain créneau, c'est pas avant un mois au moins … Alors ?
— C’est bon, les voilà.
— Super, tu as fait le bon choix. Mon nouveau champion va tout bousculer à Night City. Je passe te prendre dans 20 minutes.
Luc raccrocha. La sensation jouissive d’avoir accompli un acte important se mélangeait avec un terrible sentiment de culpabilité. Ses jambes tremblaient. Tout en grattant sa barbe naissante, le futur champion se persuadait d’avoir pris la bonne décision. Elle finirait bien par s’habituer à sa nouvelle apparence, et ses réticences ne seront plus que de l’histoire ancienne. Le temps venu, elle le remerciera. Avant de partir, il griffonna quelques mots sur la couverture d’un magazine : "Ton nouvel homme revient vite, et tous nos soucis seront terminés. Fais-moi confiance. Je t’aime." Puis il déposa le portable de Nicole et claqua la porte.
Elle rangea son vélo dans l’étroit vestibule vers 19H30. Ravie de retrouver son téléphone, elle ne prêta aucune attention au magazine, préférant parcourir sa liste d’appels manqués. Une notification l’interpella : "Votre virement a bien été effectué ce jour, à 09H30". Fébrilement, elle se connecta à sa banque. Il restait seulement 12 malheureux eurodollars sur son compte. Elle devint blême. Cette somme, c’était le peu qui lui restait de l’assurance vie de ses parents pour payer ses études. Dans l’historique, elle découvrit que 2 700 EDdies avaient été virés sur le compte de Luc. L’appareil lui échappa des mains. Ce n’était pas un piratage, mais une trahison. Sa poitrine se gonfla d’une colère fulgurante, et elle explosa, laissant sa fureur se déchaîner. Chaises, table, appareils électroménagers ; tout ce qui se trouvait sur son chemin valdingua. L’enfoiré avait sacrifié son diplôme pour son obsession de devenir un grand combattant exotique, profitant de sa crédulité. À présent sans argent, elle s’imaginait déjà expulsée de son studio, obligée de dormir entre deux bennes à ordures, et de se battre pour une boite de conserve. Trahie, son amour se mua en haine. Par moments, ses cris hystériques cédaient la place à des sanglots d’un profond désespoir. Puis la raison la quitta. Elle attrapa tous les magazines et les jeta sur le lit cercueil avant de saisir son néo-zippo et de mettre le feu à toutes ces chimères. Sans se retourner, elle quitta ce qu’elle avait cru être son nid d’amour, son tremplin pour une vie meilleure. Elle était tellement chamboulée qu’elle en oublia son vélo et son téléphone, descendant quatre à quatre les escaliers, le visage ravagé par le désespoir. Une fois dans la rue, elle remonta la foule, indifférente à son malheur, tout en relevant la capuche de son imperméable transparent pour se protéger d’une nouvelle averse toxique. Elle ignorait où aller. Ses parents étaient morts, ses seules amies étaient toutes des étudiantes aussi hypocrites les unes que les autres. Luc était son unique univers, et il venait d'imploser. Sans but, elle s’enfonça dans les entrailles de Night City, lugubre labyrinthe de béton et d’acier dans lequel elle disparut.
Cinq jours plus tard, une ombre familière apparut au coin du Bloc 4. Sous la capuche d’un sweat déchiré, rien ne permettait de distinguer s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille. Une mèche mouillée pendait sur un front en sueur. Sous un œil crevé, une larme de sang séché marquait une joue crasseuse. Telle un revenant, la silhouette se mêla à la vague d’anonymes et s’engouffra dans le megabuilding. Sur le large perron, une odeur de friture, mêlée aux effluves chimiques des pots d’échappement, agressait les passants. Un peu plus loin, un cuistot asiatique ventait à haute voix les qualités de ses nems végan. Alléché par ce doux parfum, l’inconnu posa une main sur son estomac pour taire un grognement douloureux. L’idée de voler un peu de nourriture lui sauta à l’esprit. C’était une question de survie. Cependant, un besoin impérieux l’appelait au 22e étage.
Dans l’ascenseur, l’inconnu se retrouva coincé entre les hurlements stridents d’un rock métallique qui s’échappait du casque d’un junkie, et le souffle rauque et humide d’un bodybuildeur dégoulinant de sueur. Pour couronner le tout, une pub entêtante vantait les mérites du nouveau pistolet automatique de chez Militech. Pris de vertige, son cœur s’accéléra. Pour garder le contrôle, ses doigts jouaient sur la garde du couteau caché dans le sweat. À chaque étage, il jouait à faire sortir la lame escamotable du manche. 22e ; les portes s’ouvrirent sur un groupe de gamins qui fumaient leurs premières cigarettes. Tout en évitant leurs regards, l’inconnu s’approcha lentement de la porte 2217. Cette dernière gisait sur le côté, brisée et noircie. De la suie entourait l’ouverture et une odeur nauséabonde de plastique brulé s'échappait de l’appartement. Le visiteur entra. À l’intérieur, des ouvriers de nettoyage équipés de masque jetaient dans de grands bacs le mobilier en cendre. Surpris par ce spectacle, l’inconnu retira sa capuche, libérant plusieurs mèches de cheveux sales. Nicole. Son nid d’amour n’était plus que charbon, parti en fumée. Au milieu de l’ancien salon, des flaques noires anéantissaient tout espoir de retrouver Luc, et encore moins de récupérer son portable. Déboussolée par cet horrible spectacle, elle ressortit en courant et se recroquevilla dans le couloir. Dehors, elle avait vécu l’enfer, faillit mourir mille fois, s’était mis à dos des membres des Tiger Claws. Si elle ne quittait pas la rue, ses jours étaient comptés. Elle devait absolument le retrouver, lui pardonner et reprendre sa vie d’avant. C’était lui la clé, elle l’avait enfin compris. Les drogues l’avaient rendue aveugle. Elle avait tout gâchée, et elle s’en voulait énormément. Pourrait-il lui pardonner ? La cherchait-il ? Où était-il ? Chez Biotechnica ? Avait-il survécu à sa monstrueuse transformation ? Aujourd’hui, elle aurait donné mille fois les 2 500 EDdies pour être de nouveau avec lui. Mais dans le même temps, une petite voix l’accusa de naïveté. Après tout, il l’avait trahie, volée. Pourquoi serait-il revenu l’attendre ? … Un vide sans fond envahit bientôt son cœur. Quand ses yeux n’eurent plus de larmes, elle se redressa, hagard, et partit.
À la sortie du bloc 4, elle hésita quelques instants avant de franchir la dernière marche du palier. Elle savait que ce pas l’ajouterait à tous ces miséreux qui pullulent sur les trottoirs de la Cité des Rêves. Son avenir était tout tracé : faim, froid et violence. La seule chose qu’elle ne connaissait pas, c’était le nombre de nuits avant qu’on la ramasse avec un sac à viande au milieu de cet enfer. Elle ferma lentement les yeux et se laissa avaler par la ville.
— Hey la blondinette, t’es vivante choom ?
L’Hawaïen à la taille d’un basketteur la rattrapa sur les marches, suivi par ses sbires.
— Whaoo, mais on dirait le fantôme de ma Nicole.
— Tu sais où est Luc ... Tu sais bien, mon mec ?
— Ah non, pas vu depuis l’incendie. Mais, comment tu vas, ma belle ?
— C’est la merde ! J’ai ... tout perdu, j’ai plus rien. Et Luc est parti ...
— Bah, c'était un looser ce type. Pour quitter une fille comme toi, faut être un vrai connard.
— J’ai faim ...
— Eh, j’suis pas cuisinier moi.
— Tu fais de l’esprit ? T’as vu dans quel état je suis ? Je suis à la rue, j'ai rien mangé depuis des jours et je crève la dalle. T’as pas un billet, je te le rendrai plus tard.
— Excusez-moi, ma chère, mais la maison ne fait toujours pas crédit. Je tiens à ma réputation. Toutefois, je peux te trouver un job.
— Vraiment ?!
— Ben oui.
L’Hawaïen posa ses doigts sur le menton de Nicole et l’obligea à tourner la tête de droite à gauche.
— Aïe, ta belle frimousse a morflé ? C’est pas bon pour les affaires ça. En plus, tu fouettes grave. Tourne un peu, montre-nous ton cul.
Elle avait immédiatement compris ce qu’avait en tête son dealer. En un éclair, elle envisagea un nouveau destin. Avec ce travail et en mettant son ego de côté, elle pourrait économiser suffisamment pour reprendre ses études et passer à autre chose. Son départ dans les hautes sphères corporatistes n’était finalement pas compromis, juste retardé. Et puis c’était ça ou la rue. Alors, elle obtempéra et pivota lentement sur elle-même.
— Mal fringuée, crasseuse, mais la marchandise a du potentiel. Ce qui m’embête, c'est ta tronche. C’est vraiment moche. Je suis désolé, mais les gens ne veulent pas payer pour de l’occasion … Qui veut rouler avec une voiture défoncée alors qu’il peut se payer une neuve ? Personne !
— Ne me laisse pas tomber putain, j’ai besoin de ce job !
— Ok, ok ! Comme on se connait, je vais t’aider. Y’a une petite clinique qui me doit un service. En deux temps trois mouvements, elle te rendra ton visage d’ange. Et je verrai bien quelques ajouts un peu « fashions » qui plairont à la clientèle. C’est moi qui offre !
— Doucement, c’est juste le temps que je me refasse, et puis j’arrête.
— Pas de problème. Fais-moi confiance … Tu me fais confiance ?
— Oui, dit-elle à demi-mot.
— Tape là !
Le lendemain, un taxi jaune pisseux la laissa devant une porte surmontée par une croix rouge au néon fébrile. Un medtech desséché dans une blouse blanchâtre, manifestement fatigué par des années d’exercice, lui tendit un questionnaire médical avant de la conduire dans une douche sans eau chaude. Il ne lui adressa la parole à aucun moment, ni même sembla la voir, répétant un protocole exécuté mille fois, où le superflu n’avait pas sa place. C’est seulement lorsqu’elle fut allongée sur la table d’opération, les pieds et les avant-bras entravés par des sangles magnétiques, qu’il ouvrit enfin la bouche tout en scrutant d’un regard froid son corps dénudé :
— Vous allez être magnifique. Je fais les meilleures poupées de Night City.
— Pardon ? Qu’est-ce que vous avez dit ?!
Un frisson de terreur lui glaça le dos. Elle se débattit. Ses entraves aux poignets et aux chevilles lui entrèrent dans la peau. Encore une fois, elle avait fait le mauvais choix, elle était trahie. "Enfoiré d’Hawaïen" rugit-elle mollement avant de perdre conscience ... et d'émerger lentement quelques jours plus tard d’un sommeil profond. Couchée sur un lit orange, entourée de murs fuchsia, elle ne reconnaissait pas ce lieu dont émanait une odeur de peinture fraiche. Malgré une exécrable nausée qui l’incitait à ne pas bouger, elle tenta de se lever, s’appuyant sur ses jambes roses et poilues. Surprise, elle sursauta comme si elle avait vu une araignée sur sa cuisse et tenta de chasser tous ces poils avec sa main, elle aussi couverte d’un pelage rose. Dans l’affolement, sa griffe lui entailla le genou et la douleur mis un terme à sa gesticulation désordonnée, cependant que derrière elle, un voyant passa au vert et que quelqu’un entra.
— Parfait, tu es réveillée.
— Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle paniquée. On est où ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Vous êtes qui ?
— Oh là, doucement. Tu n’es pas là pour poser des questions. Ici, c'est moi le boss, c’est moi qui parle. Tu as simplement besoin de savoir que j’ai déboursé beaucoup de fric pour t’avoir. Maintenant, j'attends mon retour sur investissement. Et comme le temps, c'est de l’argent, au travail ma belle.
— Mais que voulez-vous ?
— C’est simple. Je veux que tu sois très gentille avec ton premier client pour qu’il laisse un très bon commentaire sur ma nouvelle fille.
— Mais ...
— Ne t'inquiète pas. C’est normal, c’est ta première fois. Pour t’aider, je t’ai implanté un neuronal tout neuf et une puce comportementale. Active-la et laisse-toi guider.
Sous sa main tremblante, Nicole sentit un duvet qui couvrait son visage enflé, deux excroissances sur son crâne, et sous de longs cheveux synthétiques et rêches, une connectique placée à la base de son cou. Ce n’était pas "elle". Effrayée, les poils de ses épaules et de son dos se dressèrent exagérément.
— Pas de panique, tu vas t’y faire ... En tout cas, j’espère que tu aimeras autant que tes nouveaux followers. Parce que sur le catalogue, t’as déjà un certain succès, ma mignonne. Ce n'est pas étonnant, j’ai dépensé sans compter pour que tu sois conforme aux fantasmes du moment. Et quitte à te refaire, on en a profité pour ajouter quelques options sympathiques, pour vous protéger, toi et mon investissement. Sur ce, je te laisse, je ne veux pas que ton premier client s’impatiente.
Il claqua la porte et le voyant passa au rouge. Elle s’approcha du miroir avec prudence, les yeux chargés de larmes, redoutant ce qu’elle allait découvrir. Devant elle se tenait une créature hybride, mi-femme, mi-chat, au pelage rose et blanc, avec deux oreilles pointues, de larges yeux félins, de fines moustaches, et une poitrine exagérément volumineuse comprimée dans une combinaison de vinyle rose. Le souffle coupé, elle resta sidérée pendant plusieurs secondes, contemplant avec dégoût cette silhouette qui semblait tout droit sortir d'un magazine de Luc. Prisonnière de cette cage de chair qui la séparait de son ancienne identité, elle n’était plus la petite étudiante promise à une belle carrière corporatiste, mais un odieux fantasme contre nature. Submergée par un violent sentiment de colère, elle brisa le reflet pour mettre un terme à cette vision cauchemardesque. C'est alors que ses nouvelles oreilles se dressèrent en direction de la porte. Quelqu’un approchait. Le voyant passa au vert tandis qu’un morceau de verre chuta sans bruit sur la moquette.
N'ayant bientôt plus d'autre choix, la jeune femme se laissa progressivement consumer par cette nouvelle vie, usant dès que possible de sa puce comportementale pour se déconnecter, pour fuir la réalité et se réfugier dans un sommeil salvateur. Comble de l'ironie, elle qui avait toujours rejeté le souhait de Luc de se muer en monstre, elle était devenue cette "chose" abominable, maintes fois violée, battue, menacée ou vendue, et dont le seul but consistait à satisfaire les désirs sordides de parfaits inconnus, de tout supporter, même l’insupportable, encore et encore, sans jamais pouvoir hurler de douleur ...
2045 ...
Nicole se précipita chez elle, abandonnant son vélo dans l’étroit vestibule. Elle fouilla frénétiquement chaque recoin du petit studio à la recherche d’une dose oubliée. Rien dans le salon, rien sous les ignobles magazines de Luc. Rien non plus dans la minuscule salle de bain. Un frisson d’angoisse la traversa tandis que de la sueur perlait sur son front. Malheureusement, le temps lui manquait. Désemparée, la jeune femme quitta son uniforme de livreuse et se doucha rapidement avant de se vêtir du complet anthracite des étudiants de l’université d’Arasaka. Et alors que son repas réchauffait au micro-ondes, elle sonda la penderie dans l’espoir de mettre la main sur quelques billets dans les poches des joggings de Luc, mais hormis deux ampoules de "power-bar", elle ne trouva rien. Le manque la mordait aux tripes et une nouvelle vague de panique monta en elle. En proie au désespoir, elle embrasa une cigarette parfum pizza, cherchant dans la nicotine de quoi se calmer. La première bouffée la relaxa suffisamment pour qu’elle puisse réorganiser ses idées, retraçant mentalement le parcours qu’elle avait emprunté depuis son travail. Elle ne comprenait toujours pas comment avait-elle pu le perdre ; peut-être avait-elle croisé le chemin un pickpocket ? Ses ongles tambourinaient sur la table, trahissant son angoisse. Luc entra enfin, jetant son sac de sport au pied du vélo.
— Oh ! T’es encore là, choom ?
— On m’a volé mon portefeuille !
— Merde. Mais toi, ça va ? T’es pas blessée ?
— Non, répondit-elle, énervée par cette attention futile, elle qui aurait sans doute préféré une belle plaie plutôt qu’être dans cet état. Du coup, j'ai pas ma came pour ce soir ! L’Hawaïen a refusé de me faire crédit. Ah, pour reluquer mon cul ou me draguer, il se gêne pas, c’est gratis, mais quand je lui demande un service, nada ! Quel connard. À cause de lui, je vais me faire virer.
Pour apaiser ses nerfs, elle inspira longuement une nouvelle bouffée de sa cigarette et savoura le réconfort de la nicotine synthétique. Néanmoins, la perspective d’arriver en cours en état de manque continuait de la terroriser. Elle risquait ni plus ni moins que le renvoi définitif. Il lui fallait ses doses.
— Je vais lui cramer la cervelle, s’emporta-t-elle à court d’idées. Et il va accepter de me faire crédit, tu vas voir ! Joignant le geste à la parole, elle ouvrit sa sacoche de livreuse et saisit un automatique en plastique polymère de mauvaise qualité qu’elle avait acheté quelques mois plus tôt dans un Oasis.
— Du calme, princesse. Déconne pas avec ce truc et reste ici, tu veux bien.
Il saisit délicatement le canon du pistolet tout en faisant barrage de son corps. Elle céda et accepta de se rassoir à contrecœur.
— Il doit bien y avoir une dose qui traîne quelque part ? réfléchit Luc à haute voix.
— Non, il n’y a rien. J’ai déjà retourné tout l’appartement, dit-elle abattue.
— Tu ne pourrais pas t’en passer un jour ou deux ?
Nicole éclata d’un rire caustique.
— J’ai un partiel dans deux jours. Je ne peux pas me permettre de sécher les cours.
— Ben, vas-y alors.
— Putain, mais t’es con ou quoi ?! Regarde, mes mains tremblent déjà. Si j’y vais comme ça, c’est l’exclusion d’office !
Il lui saisit la main avec tendresse pour interrompre les tremblements. La vision de sa petite amie détruite par toutes ces substances chimiques le hantait, et son cœur se serra d’impuissance.
— Ces saloperies sont en train de te tuer Nic’. Tu flirtes avec la limite …
— Oui, je sais, on en a déjà parlé. Me fait pas chier avec ça. Arasaka exige le meilleur de nous et sans cette merde, je n’ai aucune chance de réussir le concours.
Avec un sentiment coupable, il fouilla une de ses poches avant d’en tirer quelques billets.
— Tiens, voilà 50 EDdies. Tu pourras …
Elle les lui arracha des mains et se rua à la rencontre de son dealer hawaïen.
Pendant son absence, le jeune hispanique se doucha. Au milieu de croix catholiques et de figures vaudou, une immense tête de loup au regard torve lui couvrait les pectoraux. Ses tatouages le remplissaient de fierté, comblant un vide qu’il ne pouvait expliquer. Tous ces signes et symboles constituaient une seconde peau, une armure faite d’accessoires indispensables pour gommer les erreurs du passé et sculpter son avenir. Lorsqu’elle revint, elle le trouva le nez enfoui dans ses magazines de biosculptures.
— C’est bon ?
— Oui … Excuse-moi, j’ai paniqué, je suis partie sans te remercier.
Elle l’embrassa avec passion.
— Pas de souci.
— Ce diplôme est tellement important pour moi que je suis capable de tuer tous ceux qui pourraient me faire obstacle.
— T’y vas pas un peu fort, là ? Faudrait calmer le jeu, tu crois pas ?
— Mais non pas d’inquiétude, je maîtrise. Si je m’étais pas fait tirer mon portefeuille, il n’y aurait pas eu de problème. C’est juste une histoire de malchance. Ça m’a énervée. N’en parlons plus. Tu as gagné ton combat ?
— Oui. Mais, après les frais médicaux, il ne me reste pas grand-chose de la prime.
— Ces charognards de medtech. À chaque fois, ils te pompent tous tes gains.
— Que veux-tu ? Sans sponsor, pas de prise en charge médicale. Mais, ça va peut-être changer.
— Ah ? Elle s’assit sur ses genoux et ausculta les contusions sur son visage.
— J’ai été approché par un type, un agent.
— Wahouu, c’est super ça ! Un agent ? Il est sérieux ?
— Oui. Il cherche de nouveaux talents. Il trouve que j’ai du style quand je combats et il voit du potentiel en moi.
— Normal ! Quand tu rentres sur le ring, ton loup lumineux attire tous les regards, et les spectateurs n’ont d’yeux que pour "El Lupo" !
Il fit une moue d’approbation, avant d’enchainer.
— Par contre en tant que pro, il pense que mon personnage n’est pas assez abouti. Il trouve que c’est trop soft, que mes tatouages sont dépassés. Pour lui, il faut de la nouveauté, plus d’originalité, plus de sensationnels, si on veut capter le public. Du coup, je lui ai parlé de "Lucian".
— Oh non, encore ton idée de merde !
Elle se redressa brusquement entournant la tête en signe de dégoût.
— Cette fois, c’est différent. C’est un pro, et il trouve mon idée géniale. Si je passe le pas, il me prend sous son aile. Il peut même m’avoir un ticket pour le Zoo. Là, maintenant. Tu imagines ? Il faut des mois normalement. Après l’opération, il m’a promis de m’inscrire à trois tournois et de me présenter à des sponsors.
N’en pouvant plus, il lui mit sous le nez un magazine ouvert à la page où un homme était transformé en loup. Sous un article à propos de "femme-chats", elle pouvait lire "Forme LUPA, le Bio exotique le plus personnalisable de Biotechnica". Le sujet conservait une silhouette humaine, mais une partie de ses cellules, génétiquement modifiées, conféraient à sa peau la texture d’une fourrure sombre, tandis qu’un museau rallongeait son visage remodelé. Pour plus de style, plusieurs options étaient proposées : couleur des poils, une queue, des cyberyeux, une mâchoire hydraulique, des canines en carboverre et des griffes en acier chirurgical … Des étoiles luisaient dans les yeux de Luc. La forme lupa incarnait la partie de son être qui lui manquait pour être enfin complet, et que ses tatouages n’étaient pas parvenus à combler. C’était comme si sa réelle identité se révélait à travers ces quelques lignes et ces photos glacées. Depuis des mois, il rêvait de cette transformation, le soir, dans son lit. Son désir était si fort qu’il avait déjà imaginé son nouveau nom sous cette forme : Lucian.
— Avec ça, c’est la gloire assurée mon ange ! On va ramasser des EDdies par milliers ! C’est une méga opportunité.
— Une méga opportunité ? En devenant un monstre ? Putain, mais tu veux vraiment vivre dans la peau d’un chien ? Je te l’ai déjà dit, rien que de m’imaginer embrasser un museau avec des poils partout, j’en ai des hauts le cœur. C’est hors de question !
— C’est pas un chien, bordel, c’est un loup ! C’est un prédateur. Un animal libre et protecteur.
— Un chien, un loup, je n'en ai rien à carrer, c’est pareil pour moi ! On parle de toi transformé en une merde hybride. T’as pas besoin de ça pour réussir.
— C’est juste un costume, comme pour toi et ton uniforme de corporatiste.
— Tu délires complètement ! Ça n’a rien à voir. Toi, les sculpteurs de Biotechnica vont te désassembler façon puzzle avant de t’injecter des cocktails de médocs et de modifier ton code génétique. T'appelles ça un costume ?!
— C’est vrai, c'est impressionnant, mais regarde le résultat. Ça en jette quand même. Et puis c’est le prix pour percer. Si ça marche, je pourrais te payer des drogues personnalisées. T’auras plus à prendre ces merdes, à travailler à côté de tes études. T’auras tout ton temps pour réviser tes cours. Bref, ton examen, c’est dans la poche.
— Mais à quel prix ? Tu seras défiguré pour toujours. Et c’est sans parler du fait que tu peux péter un câble à tout moment, comme un cyberspycho ! Tiens, pas plus tard qu’hier, ils ont montré sur Net54 un exo-ours abattu par la Maxtac après avoir massacré tous les passagers d’un bus. Tu crois vraiment que c’est le même costume que le mien ? Si tu venais à me toucher, je te promets, c’est pas la Maxtac qui t’explosera ta gueule de cleps … Dis non à ton agent, c’est de la folie !
La jeune femme entra dans une rage folle, répétant qu’elle ne vivrait jamais avec un monstre et lui arracha des mains le magazine qui s’écrasa contre la fenêtre. La pluie grasse coulait en reflets arc-en-ciel sur la vitre blindée, transformant Night City en une aquarelle floue où les néons crachotaient des couleurs acides. Indifférent à ces vociférations, il ramassa le magazine, lissa les pages froissées, et rêvassa sur l’homme-loup, la bête sauvage future championne des arènes de Night-City. C’est alors que son agent se mis à vibrer :
— T’es dispo ? Je t’ai trouvé une arène pour ce soir. Je veux te revoir à l’œuvre.
— Tu tombes bien. J’ai besoin de me défouler ... et d’EDdies aussi !
— J’aime quand mon futur champion parle comme ça ! Je passe te prendre dans 15 minutes.
Pendant que Luc avalait un synthécoke accompagné d’un grand verre de soda-taurine aussi acide qu’infâme, elle s’injecta une dose de dope et prépara son sac de cours. Ils se séparèrent sans s’adresser la parole, l’esprit chargé d"amertume.
Il rentra tard dans la nuit. Il avait remporté trois combats, mais avait perdu la finale. Au pied du lit où elle dormait déjà, le visage apaisé, il observa en silence sa bien-aimée. La voir se détruire à petit feu lui était devenu insoutenable. À ce rythme, elle deviendrait une junkie avant d’obtenir son diplôme, et lui un punching-ball anonyme. Cet avenir lui était d’autant plus douloureux qu’une solution existait : Lucian. Lui, vainqueur et riche, et Nicole, en bonne santé à la tête d’une section d’Arasaka. Il fallait foncer, tout risquer et faire sauter la banque ! C’était ça Night City. En se couchant, il l’enlaça tendrement, se jurant, malgré ses réticences, de la porter jusqu’au bout de son rêve. Son plan était parfait, il ne restait plus qu’un détail à régler, à savoir trouver suffisamment d’argent pour financer l’opération.
Le matin suivant, elle était déjà partie faire ses livraisons quand le jeune homme émergea. Les muscles encore endoloris, il comatait face à ses croquettes saveur myrtilles. Devant lui, le portable de Nicole. Elle l’avait encore oublié. Autant ses drogues l’aidaient pour étudier, autant ces absences se multipliaient à mesure que les mois passaient. Il s’empressa de s’habiller pour le lui apporter, mais au seuil du studio, il s’arrêta, frappée par une honteuse tentation. Son doigt déverrouilla l’écran d’accueil, fouilla les applications, ouvrit celle de la banque, saisit le code secret. Comme d’habitude, elle avait utilisé pour combinaison la date de leur premier rendez-vous. Sous ses yeux apparut l’épargne de sa bien-aimée : 2 712 EDdies. Au-dessus, un bouton intitulé "virement" l’hypnotisa. Il retourna s’asseoir tandis que sa main fouillait avec fébrilité sa tignasse. Il hésitait. Pour se rassurer et bien peser ce qu’il s’apprêtait à faire, il ouvrit le magazine de bio sculpture, relu les explications du forfait "Forme LUPA", jaugea une nouvelle fois les améliorations cybernétiques et leur impact pour ses combats et les bénéfices que son couple gagnerait. Une nouvelle fois, le miroir de la micro salle de bain, lui donnait une vision d’un meilleur avenir. Il s’imagina transformé, amélioré, augmenté. Plus grand, plus fort, plus résistant. Une fourrure épaisse, un regard perçant, des crocs carbone, des griffes aussi coupantes qu’un scalpel. Une véritable machine à tuer, une puissance sauvage de la nature. C’était le combattant ultime. C’était lui. Ses tripes réclamaient leur légitime enveloppe extérieure. Tout cela résonnait dans son esprit comme une évidence. Il ne restait qu’un seul obstacle, les 2 500 EDdies nécessaires à l’opération. Dans sa main, il les avait. Ou plutôt, Nicole les avait sur son compte. Il avait beau tenter de se convaincre, il était hors de question de rater une chance pareille. Un ticket pour le Zoo, ça ne se refuse pas. Et puis elle finirait par comprendre. Après tout, c’était pas du vol, mais un simple emprunt … Une notification l’arracha à ses pensées. Le relevé de notes de Nicole. Les résultats n’avaient cessé de chuter depuis le début de l’année, à tel point que le centre d’études l’invitait à passer un examen de rattrapage pour valider son semestre. Bien entendu, l’inscription n’était pas gratuite : 1 000 EDdies ! Un sentiment d’injustice gronda en lui. Malgré tous les efforts et les privations, il fallait en faire encore plus. Plus de livraisons et de combats, plus de drogues pour tenir. Il savait qu’elle ne survivrait pas à toute cette pression. D’un coup de poing rageur, il défonça le mur en plâtre. Pas question pour lui de rester spectateur plus longtemps. Un instant plus tard, il appelait son agent, le magazine en travers les jambes.
— C’est bon ! Elle est d’accord. J’ai l’argent.
— Fantastique. J’en étais sûr. Fais-moi le transfert maintenant, et fais tes valises, on part tout à l’heure.
— Déjà ?
— Quand je détecte un futur champion, je ne perds pas de temps moi. Le métro de la vie fonce à toute allure, petit. Soit, tu restes en station à regarder le métro passer, soit tu sautes dans le métro. Alors, champion, tu fais quoi ?
— Je saute !
— Ah, ça, ce sont les paroles d’un champion. Ne regarde pas derrière, regarde devant.
— Voilà, c'est fait.
— Rajoute 200 pour les faux frais.
— Quoi ? Comment ça ?!
— Tu crois que je ne suis pas obligé de graisser la patte de quelqu’un pour t’avoir une place au Zoo. Sinon, tu peux laisser ton ticket d’entrée, un autre en profitera. Saches juste que pour le moment, le prochain créneau, c'est pas avant un mois au moins … Alors ?
— C’est bon, les voilà.
— Super, tu as fait le bon choix. Mon nouveau champion va tout bousculer à Night City. Je passe te prendre dans 20 minutes.
Luc raccrocha. La sensation jouissive d’avoir accompli un acte important se mélangeait avec un terrible sentiment de culpabilité. Ses jambes tremblaient. Tout en grattant sa barbe naissante, le futur champion se persuadait d’avoir pris la bonne décision. Elle finirait bien par s’habituer à sa nouvelle apparence, et ses réticences ne seront plus que de l’histoire ancienne. Le temps venu, elle le remerciera. Avant de partir, il griffonna quelques mots sur la couverture d’un magazine : "Ton nouvel homme revient vite, et tous nos soucis seront terminés. Fais-moi confiance. Je t’aime." Puis il déposa le portable de Nicole et claqua la porte.
Elle rangea son vélo dans l’étroit vestibule vers 19H30. Ravie de retrouver son téléphone, elle ne prêta aucune attention au magazine, préférant parcourir sa liste d’appels manqués. Une notification l’interpella : "Votre virement a bien été effectué ce jour, à 09H30". Fébrilement, elle se connecta à sa banque. Il restait seulement 12 malheureux eurodollars sur son compte. Elle devint blême. Cette somme, c’était le peu qui lui restait de l’assurance vie de ses parents pour payer ses études. Dans l’historique, elle découvrit que 2 700 EDdies avaient été virés sur le compte de Luc. L’appareil lui échappa des mains. Ce n’était pas un piratage, mais une trahison. Sa poitrine se gonfla d’une colère fulgurante, et elle explosa, laissant sa fureur se déchaîner. Chaises, table, appareils électroménagers ; tout ce qui se trouvait sur son chemin valdingua. L’enfoiré avait sacrifié son diplôme pour son obsession de devenir un grand combattant exotique, profitant de sa crédulité. À présent sans argent, elle s’imaginait déjà expulsée de son studio, obligée de dormir entre deux bennes à ordures, et de se battre pour une boite de conserve. Trahie, son amour se mua en haine. Par moments, ses cris hystériques cédaient la place à des sanglots d’un profond désespoir. Puis la raison la quitta. Elle attrapa tous les magazines et les jeta sur le lit cercueil avant de saisir son néo-zippo et de mettre le feu à toutes ces chimères. Sans se retourner, elle quitta ce qu’elle avait cru être son nid d’amour, son tremplin pour une vie meilleure. Elle était tellement chamboulée qu’elle en oublia son vélo et son téléphone, descendant quatre à quatre les escaliers, le visage ravagé par le désespoir. Une fois dans la rue, elle remonta la foule, indifférente à son malheur, tout en relevant la capuche de son imperméable transparent pour se protéger d’une nouvelle averse toxique. Elle ignorait où aller. Ses parents étaient morts, ses seules amies étaient toutes des étudiantes aussi hypocrites les unes que les autres. Luc était son unique univers, et il venait d'imploser. Sans but, elle s’enfonça dans les entrailles de Night City, lugubre labyrinthe de béton et d’acier dans lequel elle disparut.
Cinq jours plus tard, une ombre familière apparut au coin du Bloc 4. Sous la capuche d’un sweat déchiré, rien ne permettait de distinguer s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille. Une mèche mouillée pendait sur un front en sueur. Sous un œil crevé, une larme de sang séché marquait une joue crasseuse. Telle un revenant, la silhouette se mêla à la vague d’anonymes et s’engouffra dans le megabuilding. Sur le large perron, une odeur de friture, mêlée aux effluves chimiques des pots d’échappement, agressait les passants. Un peu plus loin, un cuistot asiatique ventait à haute voix les qualités de ses nems végan. Alléché par ce doux parfum, l’inconnu posa une main sur son estomac pour taire un grognement douloureux. L’idée de voler un peu de nourriture lui sauta à l’esprit. C’était une question de survie. Cependant, un besoin impérieux l’appelait au 22e étage.
Dans l’ascenseur, l’inconnu se retrouva coincé entre les hurlements stridents d’un rock métallique qui s’échappait du casque d’un junkie, et le souffle rauque et humide d’un bodybuildeur dégoulinant de sueur. Pour couronner le tout, une pub entêtante vantait les mérites du nouveau pistolet automatique de chez Militech. Pris de vertige, son cœur s’accéléra. Pour garder le contrôle, ses doigts jouaient sur la garde du couteau caché dans le sweat. À chaque étage, il jouait à faire sortir la lame escamotable du manche. 22e ; les portes s’ouvrirent sur un groupe de gamins qui fumaient leurs premières cigarettes. Tout en évitant leurs regards, l’inconnu s’approcha lentement de la porte 2217. Cette dernière gisait sur le côté, brisée et noircie. De la suie entourait l’ouverture et une odeur nauséabonde de plastique brulé s'échappait de l’appartement. Le visiteur entra. À l’intérieur, des ouvriers de nettoyage équipés de masque jetaient dans de grands bacs le mobilier en cendre. Surpris par ce spectacle, l’inconnu retira sa capuche, libérant plusieurs mèches de cheveux sales. Nicole. Son nid d’amour n’était plus que charbon, parti en fumée. Au milieu de l’ancien salon, des flaques noires anéantissaient tout espoir de retrouver Luc, et encore moins de récupérer son portable. Déboussolée par cet horrible spectacle, elle ressortit en courant et se recroquevilla dans le couloir. Dehors, elle avait vécu l’enfer, faillit mourir mille fois, s’était mis à dos des membres des Tiger Claws. Si elle ne quittait pas la rue, ses jours étaient comptés. Elle devait absolument le retrouver, lui pardonner et reprendre sa vie d’avant. C’était lui la clé, elle l’avait enfin compris. Les drogues l’avaient rendue aveugle. Elle avait tout gâchée, et elle s’en voulait énormément. Pourrait-il lui pardonner ? La cherchait-il ? Où était-il ? Chez Biotechnica ? Avait-il survécu à sa monstrueuse transformation ? Aujourd’hui, elle aurait donné mille fois les 2 500 EDdies pour être de nouveau avec lui. Mais dans le même temps, une petite voix l’accusa de naïveté. Après tout, il l’avait trahie, volée. Pourquoi serait-il revenu l’attendre ? … Un vide sans fond envahit bientôt son cœur. Quand ses yeux n’eurent plus de larmes, elle se redressa, hagard, et partit.
À la sortie du bloc 4, elle hésita quelques instants avant de franchir la dernière marche du palier. Elle savait que ce pas l’ajouterait à tous ces miséreux qui pullulent sur les trottoirs de la Cité des Rêves. Son avenir était tout tracé : faim, froid et violence. La seule chose qu’elle ne connaissait pas, c’était le nombre de nuits avant qu’on la ramasse avec un sac à viande au milieu de cet enfer. Elle ferma lentement les yeux et se laissa avaler par la ville.
— Hey la blondinette, t’es vivante choom ?
L’Hawaïen à la taille d’un basketteur la rattrapa sur les marches, suivi par ses sbires.
— Whaoo, mais on dirait le fantôme de ma Nicole.
— Tu sais où est Luc ... Tu sais bien, mon mec ?
— Ah non, pas vu depuis l’incendie. Mais, comment tu vas, ma belle ?
— C’est la merde ! J’ai ... tout perdu, j’ai plus rien. Et Luc est parti ...
— Bah, c'était un looser ce type. Pour quitter une fille comme toi, faut être un vrai connard.
— J’ai faim ...
— Eh, j’suis pas cuisinier moi.
— Tu fais de l’esprit ? T’as vu dans quel état je suis ? Je suis à la rue, j'ai rien mangé depuis des jours et je crève la dalle. T’as pas un billet, je te le rendrai plus tard.
— Excusez-moi, ma chère, mais la maison ne fait toujours pas crédit. Je tiens à ma réputation. Toutefois, je peux te trouver un job.
— Vraiment ?!
— Ben oui.
L’Hawaïen posa ses doigts sur le menton de Nicole et l’obligea à tourner la tête de droite à gauche.
— Aïe, ta belle frimousse a morflé ? C’est pas bon pour les affaires ça. En plus, tu fouettes grave. Tourne un peu, montre-nous ton cul.
Elle avait immédiatement compris ce qu’avait en tête son dealer. En un éclair, elle envisagea un nouveau destin. Avec ce travail et en mettant son ego de côté, elle pourrait économiser suffisamment pour reprendre ses études et passer à autre chose. Son départ dans les hautes sphères corporatistes n’était finalement pas compromis, juste retardé. Et puis c’était ça ou la rue. Alors, elle obtempéra et pivota lentement sur elle-même.
— Mal fringuée, crasseuse, mais la marchandise a du potentiel. Ce qui m’embête, c'est ta tronche. C’est vraiment moche. Je suis désolé, mais les gens ne veulent pas payer pour de l’occasion … Qui veut rouler avec une voiture défoncée alors qu’il peut se payer une neuve ? Personne !
— Ne me laisse pas tomber putain, j’ai besoin de ce job !
— Ok, ok ! Comme on se connait, je vais t’aider. Y’a une petite clinique qui me doit un service. En deux temps trois mouvements, elle te rendra ton visage d’ange. Et je verrai bien quelques ajouts un peu « fashions » qui plairont à la clientèle. C’est moi qui offre !
— Doucement, c’est juste le temps que je me refasse, et puis j’arrête.
— Pas de problème. Fais-moi confiance … Tu me fais confiance ?
— Oui, dit-elle à demi-mot.
— Tape là !
Le lendemain, un taxi jaune pisseux la laissa devant une porte surmontée par une croix rouge au néon fébrile. Un medtech desséché dans une blouse blanchâtre, manifestement fatigué par des années d’exercice, lui tendit un questionnaire médical avant de la conduire dans une douche sans eau chaude. Il ne lui adressa la parole à aucun moment, ni même sembla la voir, répétant un protocole exécuté mille fois, où le superflu n’avait pas sa place. C’est seulement lorsqu’elle fut allongée sur la table d’opération, les pieds et les avant-bras entravés par des sangles magnétiques, qu’il ouvrit enfin la bouche tout en scrutant d’un regard froid son corps dénudé :
— Vous allez être magnifique. Je fais les meilleures poupées de Night City.
— Pardon ? Qu’est-ce que vous avez dit ?!
Un frisson de terreur lui glaça le dos. Elle se débattit. Ses entraves aux poignets et aux chevilles lui entrèrent dans la peau. Encore une fois, elle avait fait le mauvais choix, elle était trahie. "Enfoiré d’Hawaïen" rugit-elle mollement avant de perdre conscience ... et d'émerger lentement quelques jours plus tard d’un sommeil profond. Couchée sur un lit orange, entourée de murs fuchsia, elle ne reconnaissait pas ce lieu dont émanait une odeur de peinture fraiche. Malgré une exécrable nausée qui l’incitait à ne pas bouger, elle tenta de se lever, s’appuyant sur ses jambes roses et poilues. Surprise, elle sursauta comme si elle avait vu une araignée sur sa cuisse et tenta de chasser tous ces poils avec sa main, elle aussi couverte d’un pelage rose. Dans l’affolement, sa griffe lui entailla le genou et la douleur mis un terme à sa gesticulation désordonnée, cependant que derrière elle, un voyant passa au vert et que quelqu’un entra.
— Parfait, tu es réveillée.
— Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle paniquée. On est où ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Vous êtes qui ?
— Oh là, doucement. Tu n’es pas là pour poser des questions. Ici, c'est moi le boss, c’est moi qui parle. Tu as simplement besoin de savoir que j’ai déboursé beaucoup de fric pour t’avoir. Maintenant, j'attends mon retour sur investissement. Et comme le temps, c'est de l’argent, au travail ma belle.
— Mais que voulez-vous ?
— C’est simple. Je veux que tu sois très gentille avec ton premier client pour qu’il laisse un très bon commentaire sur ma nouvelle fille.
— Mais ...
— Ne t'inquiète pas. C’est normal, c’est ta première fois. Pour t’aider, je t’ai implanté un neuronal tout neuf et une puce comportementale. Active-la et laisse-toi guider.
Sous sa main tremblante, Nicole sentit un duvet qui couvrait son visage enflé, deux excroissances sur son crâne, et sous de longs cheveux synthétiques et rêches, une connectique placée à la base de son cou. Ce n’était pas "elle". Effrayée, les poils de ses épaules et de son dos se dressèrent exagérément.
— Pas de panique, tu vas t’y faire ... En tout cas, j’espère que tu aimeras autant que tes nouveaux followers. Parce que sur le catalogue, t’as déjà un certain succès, ma mignonne. Ce n'est pas étonnant, j’ai dépensé sans compter pour que tu sois conforme aux fantasmes du moment. Et quitte à te refaire, on en a profité pour ajouter quelques options sympathiques, pour vous protéger, toi et mon investissement. Sur ce, je te laisse, je ne veux pas que ton premier client s’impatiente.
Il claqua la porte et le voyant passa au rouge. Elle s’approcha du miroir avec prudence, les yeux chargés de larmes, redoutant ce qu’elle allait découvrir. Devant elle se tenait une créature hybride, mi-femme, mi-chat, au pelage rose et blanc, avec deux oreilles pointues, de larges yeux félins, de fines moustaches, et une poitrine exagérément volumineuse comprimée dans une combinaison de vinyle rose. Le souffle coupé, elle resta sidérée pendant plusieurs secondes, contemplant avec dégoût cette silhouette qui semblait tout droit sortir d'un magazine de Luc. Prisonnière de cette cage de chair qui la séparait de son ancienne identité, elle n’était plus la petite étudiante promise à une belle carrière corporatiste, mais un odieux fantasme contre nature. Submergée par un violent sentiment de colère, elle brisa le reflet pour mettre un terme à cette vision cauchemardesque. C'est alors que ses nouvelles oreilles se dressèrent en direction de la porte. Quelqu’un approchait. Le voyant passa au vert tandis qu’un morceau de verre chuta sans bruit sur la moquette.
N'ayant bientôt plus d'autre choix, la jeune femme se laissa progressivement consumer par cette nouvelle vie, usant dès que possible de sa puce comportementale pour se déconnecter, pour fuir la réalité et se réfugier dans un sommeil salvateur. Comble de l'ironie, elle qui avait toujours rejeté le souhait de Luc de se muer en monstre, elle était devenue cette "chose" abominable, maintes fois violée, battue, menacée ou vendue, et dont le seul but consistait à satisfaire les désirs sordides de parfaits inconnus, de tout supporter, même l’insupportable, encore et encore, sans jamais pouvoir hurler de douleur ...
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Bienvenue à Night City, Edgerunner ! Les mégacorporations ont passé ces dernières décennies à tout détruire et depuis, c’est chacun pour sa peau. Mais ce n'est pas un problème, vous pouvez gérer ; après tout, dans un monde envahie par la corruption, le crime organisé, la violence et les cultes de fin du monde nihilistes, il n’existe qu’une seule règle pour rester en vie : se tenir au bord du gouffre. Et si cela ne devait pas suffire, vous pourrez toujours compter sur l'automatique Militech connecté à l’interface de votre cerveau, vos poings équipés de lames en carboverre ainsi que votre cybervision pour percer l’épais brouillard et tracer votre route incandescente au cœur de l’Ère du Rouge.
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